Je dirais que « ce camp respire la simplicité »

#témoignage
Mélanie, David et Louis aux JMJ Hors-Norme de L'Arche & Co.

Louis et Mélanie, jeunes abeilles au service des JMJ Hors-Normes, avec David de L’Arche à Trosly.

Rencontre avec Louis et Mélanie, pèlerins Hors-Norme. Louis vient de finir sa prépa à Ginette et il vient de passer les concours pour une école d’ingénieur. Mélanie est étudiante en médecine en 4e année. Propos recueillis par Anne Pernot.

Anne P. : Comment avez-vous atterri aux JMJ Hors-Normes ?

Louis : En sortant des concours je me suis dit : « Je suis en vacances ! ». Mais après tout ce temps en prépa je ne savais plus ce que « vacances » voulait dire. A Ginette, « vacances » ça veut dire « rattraper le retard » ! Des gens de Magis [un réseau de partage jésuite] sont venus nous proposer de participer aux JMJ Hors-Norme avec L’Arche & Co. Dans ma famille, beaucoup de personnes sont passé à L’Arche. Ma mère y était bénévole pendant des années. Mon père y était volontaire. Mon frère a été brancardier à Lourdes. La proposition me plaisait. Ça tombait bien avec mes dates de fin de concours : tout concordait.

Mélanie : Pour les JMJ je cherchais un groupe différent. J’étais déjà partie aux JMJ de Madrid en vélo, mais pour la Pologne ça faisait un peu loin. Une amie m’a parlé de la route Hors-Norme. Je connaissais L’Arche de nom mais je gardais quelques appréhensions. Ces JMJ ne sont peut-être pas de tout repos mais je ne regrette pas d’être venue. C’est un apprentissage pour le futur. On a très peu de formation sur le handicap dans mon métier de médecin.

AP. : Qu’est-ce qui vous marque le plus ici ?

Louis : Les vacances ont vraiment commencé quand on attendait les cars. Je ne connaissais personne mais on a eu du temps pour faire connaissance : On devait faire 18h de voyage, on en a fait 25 ! Il y avait des parcours très divers représentés parmi nous : des étudiants ingénieurs, des étudiants en médecine, un charpentier, etc. Les vacances c’est vivre ce qu’on a envie de vivre, et moi j’avais envie de rencontrer des gens que je ne connaissais pas du tout. Nous sommes là aussi pour nourrir notre vie spirituelle. J’accroche moins avec les enseignements mais j’aime beaucoup les messes. Une personne handicapée qui distribue la communion, la première fois ça fait bizarre, et en fait ça va.

AP. : Tu avais déjà rencontré des personnes ayant un handicap mental ?

Louis : On ne rencontre pas beaucoup de personnes handicapées dans la vie… J’avais un peu d’appréhension. Le handicap ça fait peur. Je n’ai pas de formation moi! Mais finalement les personnes handicapées sont des gens qui ne jugent pas. Elles ont un regard très pur, comme un regard d’enfant, sans filtre. Elles expriment tout haut ce que bien souvent nous vivons à l’intérieur de nous. J’ai en tête cette personne trisomique qui cherchait une bouteille d’eau dans son sac et quand elle l’a trouvé elle a eu ce souriiiire… C’était un grand moment ! Un sourire gratuit, pour pas grand-chose. J’ai l’impression qu’elles, elles vivent, tout simplement. Je ne sais pas s’elles en ont conscience. Elles donnent gratuitement, sans le savoir.

AP. : Et toi Mélanie, qu’est-ce que qui te touche ici ?

Mélanie : Moi, ce que je retiens, c’est cette simplicité qu’ils mettent partout. Pour résumer ma pensée, je dirai que « ce camp respire la simplicité. » Au départ j’étais déçue de ne pas être en binôme mais en fait il y a plein de possibilités de se rencontrer. Les personnes handicapées sont très drôles. Ça me permet de désacraliser bien des choses. Hakim par exemple, il me fait rire… D’ailleurs, on peut très bien dire qu’ils nous font rire quand ils nous font rire. Ils en sont même contents. Les personnes handicapées sont beaucoup moins dans le jugement, je trouve. C’est vrai aussi qu’elles expriment à voix haute ce que nous pensons tout bas. Elles nous renvoient souvent une image de nous-mêmes, assez fine.

Louis : Je me souviens par exemple de Jean-Luc qui après être allé lire une lecture pendant la messe lâche un grand « yeees ! ». Qui ne serait pas angoissé, avec ou sans handicap, de parler devant 700 personnes ? La différence c’est que lui, il le dit.

AP. : Pourquoi le handicap fait peur à votre avis ?

Louis : On a peur de la différence… Peut-être parce qu’on est habitué à se conformer à ce que la société attend de nous : il faut tout savoir, se former à tout.

Mélanie : On a peur de la vérité. Les personnes handicapées disent ce qu’elles pensent. Nous on est désemparés face à leurs vérités parce qu’on a appris à ne pas tout dire. On se demande aussi : « Comment il faut réagir ? » : on ne sait pas ce qu’ils attendent de nous.

Louis : On a peur aussi de toutes les règles de bienséance que les personnes handicapées ne respectent pas. Dans notre éducation on apprend toutes sortes de règles qui n’ont pas forcément de sens et qui pourtant sont là. Ça interroge…

AP. : Quelles sont les règles que les personnes qui ont un handicap mental ne respectent pas ?

Louis et Mélanie :

  • Parler au moment des silences
  • Monter sur scène pour serrer la main de quelqu’un qu’on connait
  • Danser un rock sur une musique de recueillement
  • Saluer le public après avoir parlé au micro
  • Te prendre la main en toute occasion
  • Prendre dans ses bras des inconnus
  • Chanter pas toujours juste, et dans le micro en plus !

Louis : Sur le camp des JMJ Hors-Norme, quand on se croise on se fait des "check". On pourrait se dire : « Bon on ne va pas le faire à chaque fois » mais non, ici ça ne pose pas de problème ! Après avoir rencontré 250 personnes je ne sais plus qui est qui. A un moment j’étais trop fier de me souvenir du prénom d’Alexia. Elle me dit que « C’est facile : tu l'as lu sur mon badge » et ajoute : « Je me méfie, il y a trop de gens gentils ici. »

AP. : En rentrant des JMJ qu’est-ce que vous voudriez « garder » de ce que vous avez découvert ici ?

Louis : J’aimerais dire plus ce que je pense. Être vraiment moi, sans film, sans chercher à être ce que les autres attendent de moi, sans me dire sans cesse : « Là, je suis décalé ». Je me rends compte qu’il ne faut pas chercher à être unique ni à être comme tout le monde. Lors d’un oral d’Allemand j’avais une question : « Être main Stream est-ce Wunderbar ? » [TRAD : Être dans la culture populaire est-ce merveilleux ?]. J’ai répondu au professeur : « Je n’ai pas regardé la finale de la coupe d’Europe hier, est-ce que je suis main Stream ? ».

Mélanie : Je voudrais garder ce regard qui ne juge pas. C'est ce regard qu’il faut cultiver. Cette joie dès le matin. Je voudrais être plus attentive, plus à l’aise, plus patiente avec les patients handicapés que je pourrai rencontrer dans mon métier.

AP. : Une dernière réflexion à partager ?

Louis : Je me demande pourquoi on met les vieux à l’écart, puisque c’est eux qui ont l’expérience. Je me demande pourquoi on met les personnes handicapées à l’écart puisque c’est elles qui savent vivre. Je n’aime pas le mot handicapé, parce que le dire c’est déjà catégoriser. Surtout quand on est enfant ! Quand j’étais petit on me disait : « T’es trop intelligent, tu as déjà fait un test de QI ? » Mais moi je disais « NON ! » : Je ne veux pas savoir. Et inversement des parents qui disent à leur enfant : « Toi tu ne vas jamais réussir ça », c’est une catastrophe ! Vous connaissez peut-être la catégorie intello dans laquelle on range les premiers de classe ? Ça a été mon étiquette pendant de nombreuses années. Arrivé à Ginette ça a été plus facile parce que je me suis retrouvé avec des gens qui portaient cette même étiquette. J’ai rarement eu l’occasion, comme c’est le cas aux JMJ de L’Arche & Co, de rencontrer des gens qui ont raté leurs études, qui font des BEP, qui sont charpentiers, des gens qui ont des problèmes d’argent... Moi j’ai réussi à l’école et mes parents ont des moyens suffisants. Je pensais que les gens auraient des a priori sur moi, qu’ils me reprocheraient de ne pas être comme eux, mais ici je me sens vraiment accueilli comme je suis. C’est débile de se reprocher d’être un intello !